Unité d'habitation de Marseille

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L’Unité d’habitation de Marseille, œuvre fondatrice du Brutalisme architectural, est l’essai majeur d’un nouveau mode d’habitat fondé sur l’équilibre entre l’individuel et le collectif.

Bâtiment figurant dans la série inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, 2016


Adresse de Le Corbusier à M. Claudius-Petit Ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme, à la remise de l'Unité d'Habitation de Marseille le 14 octobre 1952 :

Monsieur le Ministre,

J'ai l'honneur, j'ai la joie, j'ai la fierté de vous remettre "l'Unité d'Habitation de Grandeur Conforme",

Première manifestation aujourd'hui d'une forme de l'Habitat moderne,

Commandée par l'Etat, libre de toute réglementation.

La première pierre fut posée le 14 octobre 1947. L'inauguration a lieu aujourd'hui le 14 octobre 52; la concordance de ces dates est entièrement fortuite.

Je remercie l'Etat français d'avoir provoqué cette expérience. Je remercie tous les Ministres de la Reconstruction (au nombre de sept) qui nous ont aidés. Je remercie M. Claudius Petit, Ministre depuis des années, courageux et clair, pour sa sympathie indéfectible.

Je dis merci à mes collaborateurs, ouvriers et entrepreneurs - à ceux qui nous ont aidés et non pas à ceux qui se sont mal conduits.

Merci à mes amis et collaborateurs directs, tous ici présents, ma véritable famille spirituelle, - les jeunes de mon équipe, admirables de dévouement; Wogenscky, mon adjoint; Ducret, mon administrateur; les dames de mon secrétariat; mes dessinateurs, architectes et ingénieurs, sans la probité desquels jamais une telle œuvre n'aurait pu aboutir. Ils ont eu la confiance, la foi, et ont apporté leur passion qui seule renverse les obstacles.

L'œuvre est là: "l'Unité d'Habitation de Grandeur Conforme" érigée sans règlements - contre les règlements désastreux. Faite pour les hommes, faite à l'échelle humaine.

Faite aussi dans la robustesse des techniques modernes et manifestant la splendeur nouvelle du béton brut.

Faite enfin pour mettre les ressources sensationnelles de l'époque au service du foyer - cette cellule fondamentale de la société."

La première pierre avait été posée en présence des autorités le 14 octobre 1947 et devant un maigre public qui doutait parfaitement de la validité de l'entreprise. Atmosphère glaciale et ironique. Sur le terrain, une machine Benoto en train... de faire des trous, des puits allant jusqu'à 15 m, traversant des alluvions et recherchant le sol ferme.

La commandé avait été passée, vers 1946, par M. Raoul Dautry, premier Ministre de la Reconstruction française. L'apparition du thème de l'Unité d'Habitation remonte à une première vi site à la Chartreuse d'Ema en Toscane en 1907. Ce thème est dans mes plans de 1922 au Salon d'Automne : une Ville Contemporaine de 3 millions d'Habitants : "les Immeubles-Villas". Il réapparaissait au Pavillon de l'Esprit Nouveau en 1925. II ne cessait de me hanter à travers toutes les études sans commande qui furent poursuivies inlassablement durant trente années (les plans d'urbanisation de grandes et de petites villes, etc ... ).

A la Libération, l'actualité était pressante. En effet, on allait pouvoir passer à la réalisation. Deux plans sont faits (deux très beaux plans) : l'Urbanisation de la ville de Saint-Dié, l'Urbanisation de La Rochelle-La Pallice.

Ici, les Unités d'Habitation de Grandeur Conforme sont la clef de la conception. L'urbanisme change précisément à cause de la présence et des ressources des Unités d'Habitation de Grandeur Conforme.

Un vrai miracle! Le Plan de Saint-Dié enthousiasme chacun. II est vrai qu'il est plein de bienveillance pour les vivants, plein de politesse à l'égard des paysages et nourri d'une beauté plastique puissante, symphonie de la géométrie et de la nature conjuguées. Une musique des formes. Ce Plan de Saint-Dié est adopté d'enthousiasme aux U.S.A. sans que je l'aie su; une admiration amicale l'a considéré comme un témoignage de la renaissance française après guerre et l'a exposé, sous forme d'agrandissements de grande taille, dans les villes des Etats-Unis et du Canada. Pendant ce temps, les responsables du M.R.U. (Ministère de la Reconstruction), la mairie, les grandes familles, les petites familles, les ouvriers, les syndicats, la C.G.T. après une première période d'euphorie, repoussent avec horreur le Plan de Saint-Dié: "Vous n'allez tout de même pas nous obliger à habiter de pareilles casernes!"

Le Plan comprend 8 Unités de Grandeur Conforme chargées d'abriter les 20.000 habitants dont les maisons ont été systématiquement détruites en trois jours par l'occupant. Ces Unités remplaceront tout simplement la ville par des édifices ordonnés de façon inconnue jusqu'ici et apportant, chacun à ses 2500 habitants... ce que Marseille-Michelet offre aujourd'hui à ses locataires venus de tous les milieux sociaux.

Ces locataires de Marseille, laissés à eux-mêmes dans l'immeuble inauguré le 14 octobre 52, n'ont pas tardé à se constituer en association, véritable communauté verticale sans politique, destinée à la défense de ses intérêts et au développement de sa valeur humaine, etc ... Les statuts de l'association ont pour objet :

a) la création et le développement de liens d'amitié entre les habitants de l'Unité,

b) l'organisation d'activités collectives sur les divers plans social, culturel, artistique, sportif, etc...

c) la défense, dans tous les domaines, des intérêts de ses membres toutes les fois que les intérêts mis en cause sont liés à la qualité d'habitant de l'Unité,

d) la participation, suivant une forme et des modalités à déterminer, des habitants de l'Unité à la gestion matérielle, morale et de tous ordres de cette Unité, de ses dépendances et prolongements de toute nature, dans une atmosphère de haute compréhension mutuelle avec toutes les personnalités et organismes qui se trouvent ou se trouveront y être intéressés directement et indirectement.

A La Rochelle, ce fut la même aventure, mais ourdie dans le silence, étirée à longueur de temps...

Je suis toujours Urbaniste en chef de la ville de La Rochelle-La Pallice (du moins, on ne m'a pas donné mon congé), mais depuis 1947 (cinq années) je n'ai jamais été convoqué et j'en sais assez pour penser que l'on construit une autre ville que la mienne.

Le Plan de La Rochelle-La Pallice comportait aux lieux utiles la présence de cinq Unités d'Habitation de Grandeur Conforme. A l'ouest, était l'adorable vieille ville; à l'est, le Port de La Pallice, intensément moderne, en eau profonde; au milieu, au bord de la mer, les Unités d'Habitation debout.

Pour Saint-Dié comme pour La Rochelle il n'y avait eu qu'un hic: l'Unité de Marseille n'avait pas encore été inaugurée, elle n'avait pas même été commandée! Vous mesurez que l'imagination n'est pas le fort des ministères, ni des mairies, ni des conseils municipaux, ni des associations de sinistrés, ni des syndicats de toutes natures. L'imagination est une grâce des dieux qui vaut, aux rares qui en sont dotés, d'inlassables coups de pied au derrière durant toute leur vie.

La réalisation de l'Unité de Marseille aura apporté à l'architecture contemporaine la certitude d'une splendeur possible du béton armé mis en œuvre comme matériau brut au même titre que la pierre, le bois ou la terre cuite. L'expérience est d'importance. II semble vraiment possible de considérer le béton comme une pierre reconstituée, digne d'être montrée dans son état brut. II était admis que l'aspect du ciment était triste, que sa couleur était triste. Cette opinion est aussi fausse que de dire qu'une couleur est triste, en soi. Une couleur ne vaut que par son voisinage.

L'Unité de Marseille fut construite au long de cinq années difficiles, dangereuses, dans une coordination constamment bouleversée par des circonstances hétérogènes; par des entreprises non harmonisées entre elles; avec des ouvriers indifférents les uns aux autres, même dans un seul corps de métier. Par exemple, les cimentiers de béton armé et les charpentiers des coffrages exécutèrent leur travail en s'imaginant que les malfaçons seraient, selon l'usage, rattrapées à la finition à la taloche, ou au plâtre, ou à la peinture. Des malfaçons évidentes éclataient en tous lieux du chantier!

Heureusement, nous n'avions pas d'argent!

Longtemps, je me suis demandé comment faire face à ces malfaçons, comment les cacher, les rectifier. Même avec de l'argent le problème paraissait insoluble. II était certain qu'en enduisant le béton de mortier, de ciment taloché ou de plâtre, les malfaçons n'auraient point été corrigées. Et la peau, l'épiderme de l'édifice eût été terni.

Sur le béton brut on voit le moindre incident du coffrage: les joints des planches, les fibres du bois, les nœuds du bois, etc... Eh bien, ces choses-là sont magnifiques à regarder, elles sont intéressantes à observer, elles apportent une richesse à ceux qui ont un peu d'invention.

Combien de visiteurs (et très particulièrement les Suisses, les Hollandais, les Suédois) me disaient: "Votre maison est belle, mais comme c'est mal exécuté!" Je leur répondais; "Vous, qui allez voir les cathédrales, les châteaux, vous n'avez donc pas observé la taille brutale des pierres, les défauts avoués ou que l'on a exploités habilement? Vous ne regardez donc pas quand vous visitez les choses de l'architecture? Quand vous regardez des hommes, des femmes, vous ne voyez donc pas qu'ils ont des rides, des verrues, le nez de travers, des accidents innombrables? Est-ce qu'il vous est arrivé de rencontrer dans vos promenades la Vénus de Médicis en chair et en os, l'Apollon du Belvédère? Les défauts, c'est humain, c'est nous-mêmes, c'est la vie de tous les jours. Ce qui importe c'est de passer outre, c'est de vivre, c'est d'être intense, de tendre à un but élevé. Et d'être loyal!"

Alors il m'est venu des idées et devant la plus féroce des malfaçons de l'Unité de Marseille: la main courante de la rampe qui monte sur le toit à la salle de repos des enfants, - devant cette malfaçon atroce, j'ai dit: "J'en ferai une beauté par contraste, je trouverai la contrepartie, j'établirai un dialogue entre la rudesse et la finesse, entre le terne et l'intense, entre la précision et l'accident. Et je conduirai ainsi les gens à observer et à réfléchir.» C'est de là qu'est venue la polychromie violente, claironnante, triomphante des façades de Marseille - grâce à beaucoup de courage et grâce à un produit nouveau, magnifique: le matroïl.

J'ai réussi encore à obtenir du Ministère un mince crédit pour payer un cimentier, un Sarde, qui connaît son métier et qui comprend ce que parler veut dire en métier de cimentage. Car le ciment est tué par l'imbécillité et non par des nécessités techniques. II y a des usages de mauvais goût et il y a des ouvriers de' mauvais goût. Dans une pareille aventure il m'a fallu une énergie inlassable pour obtenir que l'Etat français paie un ouvrier cimentier en qui j'ai confiance, apte à recevoir des ordres directement de moi, et capable de les comprendre. Je lui ai désigné certains lieux du bâtiment où il fallait que la truelle joue comme le ciseau du sculpteur "en taille directe". Alors, le miracle s'est accompli, les contrastes ont joué. Avec un complément de couleurs et l'apport de la truelle on a réalisé la splendeur du béton brut!

J'ai dit à mes contradicteurs (Suisses, Hollandais ou Suédois): "Vous avez déjà vu un cerisier en fleurs, un pommier en fleurs? Voici l'écorce rude, brune et noire, creusée, pleine d'aspérités; voici les fleurs éclatantes comme la joue d'une belle jeune fille. Toutes deux "jouent ensemble" l'écorce et la fleur, etc., etc ..." La vie offre sans cesse de semblables occasions d'observer. Mais les gens n'observent pas, ils regardent la Vénus de Médicis et l'Apollon du Belvédère, œuvres discutables à certains points de vue, et ils oublient de voir que la vie est un jeu et que le contentement vient, non pas d'une considération passive des choses, mais d'une bataille gagnée contre... n'importe quoi ou tout ce que vous voudrez!

Orientation générale

Erigée dans la verdure au milieu d'un vaste parc de 3 hectares et demi, baignée de lumière et de soleil, l'Unité d'Habitation est orientée est-ouest et ne comporte aucune ouverture vers le nord, côté du mistral. Mesures: 165 m de longueur, 24 m de profondeur, 56 m haut. Le bâtiment est construit sur pilotis. Le sol est libre et voué aux piétons. Parking d'automobiles et pistes réservées de vélos.

Le "terrain artificiel" contient les machines pour l'air conditionné du bâtiment, la machinerie des ascenseurs et les diesels. L'édifice groupe 337 appartements de 23 types différents, depuis le petit appartement pour le célibataire, ou pour le couple sans enfants, jusqu'au grand appartement pour familles de 3 à 8 enfants. Les appartements sont groupés par deux, imbriqués tête-bêche au long des corridors d'accès appelés: "rues intérieures" situées dans l'axe longitudinal du bâtiment. La première caractéristique de l'appartement-type est d'être construit sur deux étages comme une maison particulière. Les appartements sont isolés l'un de l'autre par des boîtes de plomb (isolation phonique).

La salle commune bénéficie des deux hauteurs d'étage mesurant 4 m 80 sous plafond. Un vitrage de 3 m 66 de large et de 4 m 80 de haut fait apparaître le magnifique paysage. Les équipements de la cuisine font corps avec l'appartement. Ils comportent: une cuisinière électrique à trois plaques et un tour, un évier à double bac, dont l'un forme vide-ordures automatique, une armoire frigorifique, une grande table de travail, des placards et casiers et une hotte d'aspiration des vapeurs de cuisine, raccordée à la ventilation générale. L'Unité est desservie par 5 rues intérieures superposées. A mi-hauteur du bâtiment (niveau 7 et 8) se trouvent la rue marchande du ravitaillement (services communs), comportant: poissonnerie, charcuterie, boucherie, épicerie, vins, crémerie, boulangerie, pâtisserie, fruits, légumes et plats cuisinés. Un service de livraison dans les appartements. Un restaurant, salon de thé, snack bar, permettant de prendre des repas. Des boutiques: Salon de lavage, repassage, pressing et teinturerie, droguerie, coiffeur, de plus un bureau de poste auxiliaire, tabacs, journaux, librairie et dépôt de pharmacie. Sur la même rue intérieure se trouvent les chambres d'hôtel.

Au dernier étage (17e niveau): une crèche et une "maternelle" en communication directe par plan incliné avec le jardin sur le toit-terrasse réservé aux enfants. Ce jardin possède une petite piscine pour enfants. Toit-terrasse formant jardin suspendu et belvédère et comprenant: une salle de culture physique, une place d'entraînement et d'exercices en plein air, un solarium, une piste de course à pied de 300 mètres, un bar-buffet etc.

Extrait de Le Corbusier, Oeuvre complète, volume 7, 1957-1965[fleche_left]
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